Vaccinée au petit commerce


Je suis née dans une boulangerie, tout comme mon frère quatre ans avant moi. Plus précisément à l’étage dudit commerce, à l’ombre de la Préfecture de l’Isère, Grenoble. Les parfums des pains et viennoiseries se sont sans doute faufilé à travers les vieux planchers. Mon père, formé au métier de cuisinier, avait dû reprendre le commerce familial en période de guerre. 

Deux ans après mon entrée en scène territoriale, nos parents quittèrent la boulangerie et la ville. C’est à Chatte, doux nom pour un village, qu’ils y dénichèrent une épicerie pour maman et un commerce indépendant et itinérant de primeur en gros pour papa. Après les douceurs de la pâte, ils découvrirent la fraîcheur des produits de la terre et moi l’école maternelle.

Et on enchaîne avec un troisième déménagement, cette fois à quelques petits kilomètres de là, à St-Marcellin, dont la réputation du fromage éponyme n’est plus à faire. Cette fois, je vais bientôt rejoindre mon frère à l’école primaire, mais attention ! Les filles d’un côté et les garçons de l’autre, précisions toujours en place. Finis les appartements au-dessus des commerces, nous emménagions en pleine nature, non loin du centre, dans une grande maison austère. Un griffon, chien de chasse de petite taille au poil dru et un setter irlandais, à la robe rousse, s’intégraient à la famille mais leur place était dehors, dans des niches. Mon frère et moi nous rendions à pied à l’école, soit deux allers-retours et environ quatre kilomètres. Aucune crainte alors en campagne et les médias n’étaient pas aussi puissants. Il m’apprit à faire du vélo, à nager dans la Méditerranée puis à patiner, mais en vain sur des patins en métal, de même que les petites roues. Six ans s’écoulèrent dans l’inconfort de cette maison, glaciale en hiver, ce qui poussa le désir de mes parents à faire construire une villa, à proximité du centre.

Nouvelle installation professionnelle avec un grand garage pour le camion, une chambre froide et un lieu de stockage. Papa se rendait chaque semaine en Avignon (175 kms), partant à minuit pour revenir en début de matinée. Il s’approvisionnait, tant sur les marchés qu’auprès des producteurs locaux, notamment à quelques kilomètres de chez nous, chez un spécialiste de l’endive. Le « bio » n’existait pas, mais je suis toujours là ! En Avignon, l’un de ses fournisseurs cultivait les pommes, mais aussi les fruits d’été. L’amitié nous liait. A son retour du sud, quelques clients fidèles se ruaient sur les cageots, en bois à l’époque, à peine sortis du camion. Et dès l’après-midi, après une sieste bien méritée, papa attaquait ses tournées. Je l’accompagnais durant mes vacances d’été à rallonge (deux mois et demi), moyennant un peu d’argent de poche. J’admirais ces paysages et ces petites routes sinueuses du haut de son camion, un Leoncino. Nous faisions halte dans bon nombre de villages et petites villes, entre Isère et Drôme, au pied du Vercors. Les commerçants m’appréciaient, sortant de leurs échoppes pour découvrir le nouvel arrivage. Pour eux, c’était à la fois une pause, une visite agréable et le choix des produits, changeant à chaque saison. Faire leur connaissance, découvrir leurs magasins, leur montrer et préparer la marchandise sur le camion tandis que papa la leur amenait, j’ai tout de suite accroché. Et puis, j’admirais mon père pour sa gentillesse, sa patience, ses connaissances et conseils et son don pour le calcul mental ! Il connaissait très bien sa clientèle, sachant d’avance où se porterait leur choix. Il arrivait même à estimer le temps à leur consacrer à quelques exceptions près. C’est là que m’a été inoculée la bosse du petit commerce.

De son côté, maman gérait maison, enfants, chiens et jardin, trouvant encore le temps de faire quelques tournées avec la Peugeot 404 commerciale bleu marine. C’est avec cette voiture d’ailleurs que j’ai perfectionné ma conduite, une fois le permis en poche. Il m’arrivait parfois d’accompagner ma mère dans ses livraisons, en campagne. Souvenir mémorable d’un jour, chez les bonnes soeurs, vivant dans un petit château, entouré d’arbres et d’espaces verts. Tandis que maman négociait avec l’une d’entre elles, d’autres vinrent me prendre par la main pour me conduire à la petite chapelle (que mes yeux d’enfant voyaient grande à l’époque). Je leur inspirais sans doute un instinct de protection et la bonne parole allait de soi ! Hélas, je ne la connaissais pas, celle-là, n’ayant reçu aucune éducation de ce genre. Crainte, malaise, je n’osais m’exprimer. Agenouillée à leurs côtés, je les observais du coin de l’oeil puis, tentant de les imiter, en ma qualité de petite fille bien élevée, je faisais bouger mes lèvres. Ce fut un moment terrible pour moi. Mes parents en rirent avec des amis qui partageaient leurs idées. Par la suite, je n’ai plus voulu m’y rendre. Dommage, car ces lieux étaient féériques. Il y a quelques années, j’y suis cependant revenue, découvrant qu’ils avaient changé d’affectation. Ils se sont avérés beaucoup plus petits. Quelques années après, voulant sauter à pieds joints du camion de papa, j’atterris dans les bras anguleux du charriot, tête la première, ce qui m’occasionna l’ouverture de l’arcade sourcilière. C’est le métier qui rentrait !

Plus jeune, j’éprouvais un très grand plaisir à rejoindre le commerce de mon oncle et ma tante à La Côte-St-André, lieu de naissance de Berlioz, et toujours durant mes vacances scolaires. Dans leur boulangerie-pâtisserie, les odeurs douces du pain et des viennoiseries se réimprimaient en moi, devenant ma « Madeleine de Proust ». Ici, les clients venaient d’eux-mêmes, nul besoin d’aller les chercher. Le bouche-à-oreille se répandit très vite.  En 1958, mon oncle fut d’ailleurs le premier à proposer des pains moulés, une véritable révolution dans la panification. Il se fit une bonne réputation loin à la ronde avec une farine plus fine, une blancheur accrue et une forme nouvelle. Sans omettre celle des bûches de Noël que je n’ai pas oubliées, ni jamais retrouvées. Soupir ! Ma tante, à mes côtés dans le magasin, m’enseignait le b.a.ba, m’accordant sa confiance tout en me surveillant du coin de l’œil, surtout pour rendre la monnaie. J’aimais ces échanges. Parfois, le soir, l’autorisation m’était donnée de collaborer (virtuellement) avec mon oncle pour la confection de la pâte à pain, qui reposait une bonne partie de la nuit. Comme tout véritable boulanger, son sommeil nocturne s’en trouvait haché et la sieste de l’après-midi s’imposait. Voilà, en résumé, comment j’ai baigné, grandi, me suis imprégnée et j’ai aimé les petits commerces, leur restant fidèles jusqu’à ce jour. Car, là encore, on continue à employer les mots « bonjour, merci et au revoir » mais aussi à se regarder et à se parler.

Un beau jour hélas, papa dut arrêter instantanément son activité professionnelle, pour des problèmes cardiaques d’importance et irrémédiables. Il n’avait que 51 ans. Il faut dire que, durant la guerre, pour éviter de partir en Allemagne (service obligatoire), il avait réussi à obtenir une place dans les mines, un labeur physiquement très pénible mais aussi dangereux pour les bronches. En outre, durant son activité de primeur, il portait sur son dos des sacs de cinquante kilos de pommes de terre et, à bout de bras, des cageots très lourds. Il s’adressa à mon frère, qui accepta d’en reprendre les rennes, bien que triste d’abandonner son métier de routier qu’il adorait. Hélas, dans les années 70, le métier de primeur en gros commençait à péricliter. De petites « grandes surfaces » faisaient leur apparition, avec leur propre approvisionnement. Certes, mon frère arrivait avec de nouvelles idées, histoire de relancer la machine, mais les petites épiceries amorçaient leur déclin. Les intermédiaires étaient montrés du doigt et l’attrait des grandes surfaces opérait. C’est ainsi qu’il dut renoncer bientôt à ce commerce et décida de s’associer avec un autre primeur en gros, à Romans-sur-Isère (dans la Drôme), jusqu’à l’âge de sa retraite. Aujourd’hui, les petits commerces se sont raréfiés mais, par chance, les derniers offrent la qualité et le savoir-faire ancestral.

Pour ce qui est des marchés, ils sont, eux-aussi, liés à ma jeunesse. En France, chaque village ou ville organise un ou plusieurs marchés hebdomadaires. Vive la tradition ! Le besoin de liberté mais aussi de couleurs, de parfums, de rencontres et de partage m’est indispensable. Je leur suis toujours fidèle. Ils grouillent de vie, de gens, de paroles, de poignées de main ou d’embrassades. J’y prends mon temps pour admirer, choisir, échanger quelques mots, donner du plaisir à mes yeux comme à mes narines. En outre, les maraîchers et autres corporations côtoient en toute convivialité les artisans. Ces derniers proposent le petit plus, l’inconnu, la rencontre, la nouveauté. A raison de deux fois par semaine, j’ai besoin de ma dose de bien-être. J’oublie là mes petits soucis éventuels et me ressource sous ce plafond naturel. Voilà pourquoi je les ai surnommés …

« les grandes surfaces à ciel ouvert ».

Place du Marché

Betty Morel, mars 2025